Ma méthode de lecture

Je pratique une méthode de lecture qui repose sur une succession d’opérations indépendantes et complémentaires. La lecture ici évoquée est à la fois lecture intensive (c’est-à-dire à des fins de production critique, comme lecture savante) et lecture extensive (qui vise une multiplicité de textes hétérogènes).

Étape 1 : la collecte

Dans un premier temps, je collecte les références des documents qui ont attiré mon attention et que je compte lire en constituant des bibliographies thématiques. Ces références sont les plus complètes possible, et contiennent la totalité des champs qui seront requis si la référence est amenée à figurer dans une publication suivant les standards de la citation scientifiques (auteur-e-s, éditeur, nombre de pages, année, etc.), ainsi que les URLs permettant de retrouver facilement le document (principalement pour pouvoir l’imprimer rapidement lorsque je déciderai de le lire). Une fois tous ces champs réunis, je n’ai plus à me préoccuper de cet aspect par la suite, qui fait toujours perdre un temps précieux lors des phases d’exploitation. Quel-le chercheur/euse n’a jamais pesté en étant contraint-e de compléter ses références bibliographiques en pleine phase de rédaction d’article (cette activité étant toujours réalisée sous pression temporelle) ?

J’utilise à cette fin des pages spécifiques de mon site Web public, à raison d’une page par thème. Je puis ainsi voir d’un coup d’œil ce que j’ai lu, ce que je suis en train de lire et ce que je dois lire. Le format Markdown — sur lequel repose intégralement ce site — est idéal pour cet usage, en cela qu’il permet de réaliser des documents structurés (titres, listes, emphases) en deux coups de cuillère à pot.

Cette étape de collecte permet ainsi de matérialiser un projet lectorial à court, moyen et long termes, les listes offrant un support spatial pour définir des priorités et les réviser dans le temps.

Étape 2 : la localisation

Lorsque du temps de lecture est dégagé (dans le métro, au bistrot, dans le train, etc., et bien sûr, aux toilettes), je me rends sur les listes de références susmentionnées et imprime systématiquement ce qui peut l’être (dans le cas d’un livre, l’affaire est entendue). Au delà des aspects relevés par les traditionnels et ennuyeux débats sur le confort de lecture, le support papier me permet de réaliser très aisément une opération centrale de ma méthode : la localisation des passages intéressants en cours de lecture par de simples coups de crayon de papier.

Durant la lecture proprement dite, je ne cherche donc pas à annoter ou enrichir les passages ainsi détectés, me contentant de simples étoiles ou mots clefs si le besoin d’un marquage plus important se fait sentir, mais plutôt à favoriser une lecture fluide, rapide et soucieuse de ne pas oublier de mettre en exergue un passage digne d’intérêt pour la suite.

Les livres électroniques me posent encore des problèmes pratiques, que j’essaye de résoudre en apprenant à utiliser les fonctions de délimitation de passages de mes différentes liseuse (Kindle, iPad).

Les documents lus peuvent désormais rejoindre une pile spécifique dite « à traiter », le « traitement » pouvant ainsi advenir bien après la lecture.

Étape 3 : l’extraction

Ma méthode exige alors une forme de disponibilité temporelle toute autre que celle accueillant la lecture : il s’agit maintenant d’avoir accès à un ordinateur, un bureau et un siège confortable pour recopier l’ensemble des passages d’intérêts localisés dans une sélection de documents peuplant la pile des documents lus « à traiter ». Cette recopie suppose la constitution d’un espace documentaire simple mais structuré, idéalement organisé en thèmes & sous-thèmes, ce qui prend naturellement la forme d’une arborescence de fichiers textes :

Base de passages
    |_ Thème 1
        |_ Sous-thème 1.txt
        |_ Sous-thème 2.txt
        |_ ...
    |_ Thème 2
        |_ Sous-thème 1.txt
        |_ Sous-thème 2.txt
        |_ ...

Bien entendu, la profondeur de cette arborescente dépend de la complexité et de la diversité des thèmes visés par les lectures.

Je préconise des fichiers textes simples, bruts, pour des raison de poids, portabilité, compatibilité future, facilité de traitement (comprendre, pour les unixiens : grep), etc.

La recopie devra préférablement être effectuée à la main en évitant les copier-coller dans le cas où les documents visés sont disponibles au format électronique, car cette attention portée aux caractères par l’œil et la main lors de leur transfert d’un support à l’autre apporte une aide précieuse dans la mémorisation et l’appropriation des textes.

Chaque passage d’intérêt doit a minima être accompagné d’une mention de sa source bibliographique et éventuellement des pages dont il provient (c’est-à-dire de toute information permettant de déterminer sa provenance exacte permettant de le citer précisément dans une production textuelle future). Il faut donc établir une convention stable pour la manière de faire figurer ces références. Une suggestion : [Delpech 2008], ou [Delpech 2008a] s’il faut distinguer des publications d’un-e même auteur-e la même année.

Étape 4 : la qualification

L’étape de qualification s’accomplit préférablement en parallèle à celle d’extraction, mais je les sépare car elles s’appuient sur des opérations techniques et mentales très différentes. Chaque passage extrait (c’est-à-dire, recopié dans un fichier thématique) reçoit alors une couche d’annotations visant à qualifier à la fois son contenu et les intentions critiques qu’il peut ou pourra servir ou susciter. La complexité de ces annotations ne dépend que de l’inspiration au moment de leur création, et il est tout à fait possible de poursuivre cette glose par la suite et d’y revenir régulièrement. Cette glose peut constituer l’antichambre d’une production critique autonome mobilisant le passage (un article, un billet de blog, etc.).

Et donc ?

Ma méthode repose donc sur l’analyse des différentes énergies (dans l’esprit des énergies du Wu Xing) exigées du lecteur ou de la lectrice : concentration pour la lecture proprement dite, capacité d’organisation pour l’exploitation des lectures, planification pour l’identification des lectures futures, réflexion pour la qualification des passages, et leur séparation en des phases opératoires bien distinctes. Ceci permet de s’adapter avec souplesse à un quotidien complexe, où le temps et l’énergie intellectuelle sont des ressources précieuses, en choisissant la bonne tâche au moment où elle sera la moins pénible à accomplir. Mais pour choisir la bonne opération et le moment de meilleure disponibilité psychique et physique pour l’accomplir, encore faut-il être attentif à ses états mentaux.

L’idée de constituer des bases de citations renvoie aux riches heures de la scolastique médiévale. Cette méthode est en premier lieu un outil de mémoire, une technique de soi, en cela qu’elle incite à garder et organiser les traces des lectures passées. C’est une manière de sortir du régime tactique imposé par le temps des lectures ponctuelles qui se succèdent et s’abîment en créant un espace (ici, écrit) rendant possible la construction d’une stratégie lectoriale à long terme. Mais c’est aussi un outil heuristique, en cela que le (re)parcours des passages identifiés comme forts est source d’invention perpétuelle. Qu’est ce que l’activité intellectuelle sinon la production de nouvelles idées sur la base d’opérations mentales et matérielles accomplies sur des textes existants ? Et ce n’est pas à usage unique : à chaque fois que votre cadre mental changera — dans un an, dans deux ans, dans dix ans —, une nouvelle promenade dans votre jardin à citations suscitera de nouvelles idées… Laissez-vous surprendre par votre capacité à accumuler, à organiser et à digérer, à la manière des petits castors et des petites abeilles.

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